C + clair

Regards sur le coaching et les RH par Lionel Ancelet

Qui est fou ? Qui ne l’est pas ?

Le film I… comme Icare, d’Henri Verneuil, a rendu célèbre auprès du grand public l’expérience de Milgram, qui illustre de manière éclatante de quelle façon des individus normaux, comme vous et moi, peuvent se soumettre à l’autorité et infliger des sévices à leur prochain. Moins connue, l’expérience de Rosenhan a montré comment des personnes normales ont pu rencontrer de grandes difficultés à prouver qu’elles étaient saines d’esprit, dès lors qu’elles se trouvaient dans un contexte particulier : celui d’un hôpital psychiatrique.

La question de départ, posée par David Rosenhan était simple : si la santé et la maladie mentale existent, comment pouvons-nous faire la différence entre les deux ?

Si la santé mentale est une caractéristique intrinsèque d’un individu, elle doit être évidente quel que soit le contexte dans lequel il se trouve.  Si, au contraire, les éléments sur lequel repose le diagnostic résident dans l’environnement, alors ce diagnostic dépendra davantage de cet environnement que de la personne observée elle-même. C’est pour vérifier l’importance du contexte que David Rosenhan a mené l’expérience suivante, au début des années 70.

Huit personnes normales cherchèrent à se faire admettre dans divers hôpitaux psychiatriques des Etats-Unis, sous un pseudonyme. Parmi ces personnes, trois femmes et cinq hommes, de professions variées : un étudiant en psychologie, trois psychologues, un psychiatre, un pédiatre, un peintre, et une femme au foyer. Ceux dont les professions avaient un rapport avec la santé mentale indiquaient un autre métier lors de leur tentative d’admission, afin de ne pas attirer inutilement l’attention du personnel des hôpitaux psychiatriques.

Les symptômes (fictifs) annoncés par chacun lors de son arrivée à l’hôpital étaient les mêmes pour tous : ils devaient raconter avoir entendu des voix indistinctes, disant des mots comme « vide », « creux », et « bruit sourd ». A part ces symptômes (et éventuellement la mention d’un métier différent du leur) , tout ce qu’ils disaient de leur vie devait être conforme à la réalité : les événements de leur vie, leurs relations avec leur entourage. Une fois admis à l’hôpital psychiatrique, ces « pseudopatients » devaient annoncer la disparition de leurs symptômes, et se comporter de manière normale.

La plus grande crainte des participants à l’expérience (crainte partagée par l’ensemble d’entre eux), était d’être démasqués comme imposteurs dès leur arrivée à l’hôpital. Cette crainte était loin d’être fondée, puisque tous, sans exception, firent l’objet d’un diagnostic de maladie mentale : schizophrénie pour tous sauf un, qui fut considéré comme atteint de psychose maniaco-dépressive.

Une fois admis, la tâche des pseudopatients était d’obtenir d’être relâchés, en réussissant à convaincre le personnel de l’hôpital qu’ils étaient bel et bien sains d’esprit. Ils se comportèrent donc normalement, et furent particulièrement coopératifs. Quand ils furent finalement libérés, la conclusion des médecins était invariablement que leur maladie mentale (schizophrénie, pour la quasi-totalité), était en rémission, mais nullement qu’ils étaient parfaitement (et avaient toujours été) sains d’esprit.

La durée de leur hospitalisation fut de 19 jours en moyenne, avec un minimum de 7 jours et un maximum de 52 jours.

Certaines personnes, pourtant, soupçonnèrent la vérité, quand ils virent ces pseudopatients prendre des notes pendant leur hospitalisation. Ces accusations d’imposture étaient formulées sous la forme de « Vous n’êtes pas fou. Vous êtes un journaliste, ou un chercheur. Vous devez être en train de faire une enquête sur cet hôpital. » Ces accusations pleines de perspicacité furent portées par… les autres patients – les véritables patients de l’hôpital. Les « fous ». Les médecins eurent une autre interprétation de ce qu’ils voyaient : « Ce patient s’adonne à un comportement d’écriture. » En effet, la schizophrénie donne parfois lieu à des comportements dits compulsifs, et un individu considéré comme schizophrène se doit d’avoir les symptômes correspondants…

L’histoire ne s’arrête pas là. Un grand hôpital, dont le personnel avait entendu parler de cette expérience et de la facilité avec laquelle des pseudopatients avaient réussi à se faire interner, mais doutait que cela puisse se produire chez eux, fut prévenu par David Rosenhan que, dans les trois mois à venir, plusieurs pseudopatients chercheraient à se faire admettre. Chaque membre du personnel se vit assigner la tâche d’évaluer les nouveaux patients selon une échelle graduée de 1 à 10. Un score de 1 ou 2 signifiait que le patient était presque certainement un imposteur, et un score de 9 ou 10 qu’il souffrait à coup sûr de maladie mentale. Sur les 193 nouveaux patients ainsi évalués par le service des admissions de cet hôpital, 41 d’entre eux furent considérés avec quasi-certitude par au moins un membre du personnel comme des imposteurs. 23 furent suspectés par au moins un psychiatre. 19 furent soupçonnés par un psychiatre et un autre membre du personnel. Et pourtant, Rosenhan n’avait envoyé aucun pseudopatient se présenter à cet hôpital.

Au-delà des enseignements tirés sur la façon dont sont traités les patients des hôpitaux psychiatriques, cette expérience suscite de nombreuses questions.

Elle démontre que le diagnostic de maladie mentale dépend non seulement du contexte (une personne admise en hôpital psychiatrique est nécessairement folle), mais aussi de l’état d’esprit de celui qui pose le diagnostic (un psychiatre qui s’attend à démasquer un certain nombre d’imposteurs va en trouver). Cette expérience illustre aussi à quel point un diagnostic de folie mentale est une étiquette qu’il est bien difficile de décoller : à leur sortie de l’hôpital, les pseudopatients étaient considérés comme en rémission, mais pas forcément guéris, et encore moins comme ayant toujours été sains d’esprit.

Comme le remarque David Rosenhan lui-même, il ne s’agit pas de remettre en cause le fait que certains comportements sont déviants ou bizarres. Mais l’apparition de comportements étonnants pour l’entourage n’est pas nécessairement un signe de maladie mentale : les « sains d’esprit » ne le sont pas 100% du temps, de même que les « malades mentaux » peuvent avoir des comportements normaux la plupart du temps, ainsi que l’ont constaté les pseudopatients lors de leur séjour en hôpital psychiatrique.

Enfin, la notion de comportement anormal dépend aussi du contexte culturel : celui qui entend des voix sera considéré, dans la société moderne, comme un schizophrène, alors qu’au sein d’autres cultures, il sera considéré comme un chaman, capable de percevoir les messages envoyés par les esprits.

Note : cet article a été repris sur le portail de Médiat-Coaching.

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Written by LA

26 août 2009 à 11:51

Publié dans Psychologie

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3 Réponses

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  1. Lionel,
    merci pour cet article, il raisonne pour moi avec une étude faite par le Washington Post
    Joshua Bell, l’un des meilleurs interprètes de musique classique au monde, jouant les plus beaux morceaux jamais écrits, avec l’instrument le plus cher au monde, un vrai Stradivarius a joué 45 minutes dans le métro…
    Et comme c’est dans le métro, peu de gens s’arrête.
    Faut-il tout le rituel d’un concert classique pour pouvoir apprécier de la grande musique jouée par un grand musicien ?

    Les questions étaient : « Dans un environnement commun, à une heure inappropriée, pouvons-nous percevoir la beauté ? Nous arrêtons-nous pour l’apprécier ?
    Pouvons-nous reconnaître le talent dans un contexte inattendu ?  »
    Les questions étaient : « Dans un environnement commun, à une heure inappropriée, pouvons-nous percevoir la beauté ? Nous arrêtons-nous pour l’apprécier ?
    Pouvons-nous reconnaître le talent dans un contexte inattendu ?  »
    A contexte quand tu nous tiens !

    Pour lire l’article et voir la vidéo :
    http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2007/04/04/AR2007040401721.html

    Luc TEYSSIER d'OREFUIL

    14 septembre 2009 at 16:19

  2. Luc,

    Je connais la vidéo dont tu parles, et elle démontre elle aussi de façon magistrale l’importance du contexte. Un musicien qui joue dans la rue ou le métro sera vraisemblablement perçu comme un amateur, et celui qui joue sur la scène d’une salle de concert comme un virtuose…

    Et, contrairement à ce que dit le proverbe, l’habit fait souvent le moine : un ami m’a raconté, alors qu’il envisageait d’acheter une voiture, qu’on lui proposait spontanément de l’essayer quand il se présentait avec une cravate, mais qu’on se méfiait quand il venait en col roulé…

    Lionel Ancelet

    14 septembre 2009 at 17:08

  3. Retrouvez cet article sur Blogasty …

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    Lancelet sur Blogasty

    21 octobre 2009 at 16:12


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