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Regards sur le coaching et les RH par Lionel Ancelet

Diplôme et identité professionnelle : l’exception française

Steve Jobs

Je lis parfois Challenges, un hebdomadaire économique ni trop austère, ni trop simpliste à mon goût. Dans un numéro récent consacré à Steve Jobs (actualité oblige), je suis tombé sur la rubrique Le Carnet, florilège des nominations les plus importantes de la semaine.

On y apprend par exemple que Philippe C., 53 ans, Essec, devient Senior Executive Expert pour le Boston Consulting Group. Ou que Véronique D., 46 ans, diplômée de Paris-Dauphine et de la Société française des analystes financiers, devient Directrice des affaires publiques de Renault.

Diplôme du baccalauréat

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais ce genre d’information me laisse sur ma faim. Ainsi, les seules informations jugées pertinentes sont le diplôme initial, et le nouveau poste de cette personne ? Entre ces deux points, espacés de 2 ou 3 décennies, l’esprit en est réduit à tracer une droite imaginaire, faute d’un quelconque éclairage sur le parcours de l’individu nouvellement nominé… Sur l’ensemble de la carrière et les postes précédents, c’est le silence radio. La palme de l’absurde revient sans conteste à l’annonce de la nomination de Pierre S., Docteur en Droit et IEP Lyon, devenu Senior Advisor au sein d’Acxior Corporate Finance : ce doublement diplômé affiche tout de même… 76 ans au compteur. On le définit donc par des diplômes décrochés au bas mot 40 ans plus tôt !

S’agirait-il là d’une exception française ? D’une exception qui fait que l’on inscrit parfois son diplôme sur sa carte de visite, qu’on le mentionne souvent en tête de son CV, que c’est la seule information jugée utile d’être mentionnée (avec l’âge !) à l’occasion d’une nomination ? Et que c’est bien souvent, malheureusement, ce qui déterminera le poste le plus élevé auquel on pourra prétendre au sein d’une grande entreprise. Comme si, à l’instar de la noblesse de jadis, à certains titres correspondaient certaines fonctions.

Le campus d'HEC

Le campus d'HEC

Si l’on veut bien se donner la peine d’y réfléchir quelques instants, ce sont ainsi 2 ans de la vie d’un homme (ou d’une femme) qui peuvent déterminer le reste de sa carrière. En effet, les diplômes décernées par nos Grandes Écoles sont quasiment les seuls à bénéficier d’une réelle aura (à l’intérieur de l’hexagone), les diplômes universitaires étant bien souvent jugés inférieurs. Or, pour décrocher ce précieux « bac + 5 », le seul point de passage réellement difficile à négocier est le concours d’entrée, dont le résultat dépend essentiellement du travail fourni pendant les 2 ans de classes préparatoires (parfois trois, si l’on redouble la seconde année), juste après le bac. Une fois l’école « intégrée », un travail régulier (mais pas surhumain), suffit pour traverser sans encombre les 3 années d’école. Une fois le diplôme en poche, la route est toute tracée.

Chemins de traverse

Tout se passe donc comme si, en France, l’identité professionnelle était presque entièrement déterminée par le diplôme décroché vers 22 ou 23 ans. Ce qui n’empêche pas nos amis les recruteurs de froncer le sourcil si, malgré un prestigieux diplôme, votre trajectoire professionnelle s’est écartée de la route rectiligne qu’ils affectionnent tant, pour s’égarer dans des chemins de traverse et faire de vous, comble d’infamie, un parcours atypique.

Lionel Ancelet

Note : retrouvez cet article, et beaucoup d’autres, sur le blog du cabinet de conseil RH ABC Compétences, que j’anime.
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Written by LA

23 février 2012 à 20:38

Une Réponse

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  1. Lionel,
    Merci pour ton blog sur cette habitude si française et si ancrée dans les mentalités. On imagine l’annonce qu’aurait fait le magazine Challenge lors du retour de Steve Job chez Apple en 1997: « Steve Jobs, baccalauréat, études universitaires inachevées au Reed College de Portland, devient Président Directeur Général d’ Apple. » En France, il y a un double discours sur la question. D’un côté, beaucoup sont d’accord pour dénoncer l’importance démesurée des études dans la carrière et la dominance des grandes-écoles, mais en même temps tout le monde « joue le jeu », y compris les journalistes économique, puisqu’ils entretienent la tradition dans leur manière de traiter l’information.
    Quant aux « parcours atypiques », jugés négativement, cela me paraît symptomatique de l’aversion au risque de beaucoup de français, alors que l’on sait que l’apprentissage par l’erreur et la diversité des expériences sont en réalité des facteurs beaucoup plus influants du développement professionnel.
    Antoine

    Antoine Tirard

    24 février 2012 at 12:47


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